ACTE 2 / LE TRAVAIL

Nous nous sommes quittés lors de ma dernière chronique sur mon arrivée à l’hôpital.

Je suis toujours avec les pompiers, sur le brancard, il fait froid. Ils sonnent aux urgences, la porte s’ouvre. Les pompiers me conduisent jusqu’à une salle d’examen, dans les étages du CHU, je les remercie, tellement. Je n’ai pas mes affaires, c’est Axel qui les a. Pas de portable non plus, et je ne sais pas où sont mes hommes…

Cette étape de la nuit est très floue dans mon esprit. Je sais que mes contractions sont proches mais je suis incapable de me rappeler la douleur à cette étape… C’est étrange comme le corps et le cerveau peuvent se scinder pour faire face à une situation trop complexe. Comme si mon corps avait dit à mon esprit :  « C’est bon je gère, vas faire un tour et gardes ton portable, dès que j’ai fini je t’appelle et tu me rejoins 😉 »

6H00 : LA SALLE D’EXAMEN DES URGENCES

Je  suis donc seule quand les sage-femmes me prennent en charge. Elles me posent 1000 questions sur la grossesse, sur la quantité de sang que j’ai perdu ?

facile à estimer… on parle en cuvette de toilette ? 1 CUVETTE CA VOUS PARLE ??!…

Elle continue son petit interrogatoire, des questions sur mes contractions, sur ma maladie. Mais moi je n’ai qu’une question à poser et on me demande de patienter. C’est une interne en gynécologie obstétrique qui s’occupe de moi au départ. Et elle a l’air a peu près aussi sûre d’elle que je ne le suis en voyant ce visage de jeune fille. Elle a cet air très juvénile, très candide, très incertain, bref compliqué de faire confiance à un médecin qui ne semble pas se faire lui-même confiance !

Et là elle me fait cet examen que les femmes adorent à ce moment précis de leur vie :

LE TOUCHER VAGINAL DE LA MORT QUI TUE !!!!!

Elle me fait mal, elle m’explique que le col est raccourci mais reste postérieur, et que les contractions ne sont pas efficaces.

Et enfin on passe à l’échographie !! Ma fille est en vie !

Je répète ELLE VIT ! ELLE VIT ! ELLE VIT !

Si je suis tout à fait franche, je n’y croyais plus, alors c’est un grand soulagement d’entendre que ma fille vit.

Je demande à aller aux toilettes et bien sur dans les toilettes je perds à nouveau une quantité de sang impressionnante. Réflexe : j’essuie le sol derrière moi. Je fais un ménage impeccable, je retourne sur le brancard et là Axel et Luca ouvrent la porte de la salle d’examen. Je n’avais visiblement pas si bien fait le ménage car Axel m’expliquera plus tard qu’il y avait du sang partout sur le sol.

ESTIMATION DU SANG PERDU EN SALLE D’EXAMEN : 1 cuvette de toilette

Le personnel médical demande a Axel de ne pas entrer. Le ton est assez inquiétant, Axel et Luca devront attendre en salle d’attente. J’ai juste le temps de leur dire que Nora est en vie.

Au fur et à mesure que les minutes défilent les contractions se rapprochent et la douleur se densifie.

On nettoie un peu la salle d’examen et on me demande de faire garder mon fils au plus vite, on me dit qu’on va me passer en salle de naissance au cas où mais qu’ils vont surtout essayer de stopper les contractions. Ils ont bon espoir (je le sens mal mais admettons…), ils semblent confiants. Ils font entrer Luca, je ne peux pas dire à Axel ce que je veux car je cherche toujours à préserver Luca alors voilà :

Je dis au revoir à mon fils, petit câlin, plein de je t’aime, tout l’amour que je peux lui transmettre, je le lui donne. « Ne pas s’en faire », « tout va bien se passer ». Je souris. Encore dans le factuel, je n’arrive pas à connecter mes émotions, l’instant est trop dur à vivre, je suis là mais toute la partie affect est sur pause. Je ne peux pas affronter cette situation à ce moment précis, je m’en éloigne, je joue la comédie du bonheur à Luca pour le rassurer. Je n’y crois pas une seconde mais il a besoin d’entendre sa maman lui dire que tout va bien aller.

7H30 / LA SALLE DE NAISSANCE

On me transfère en salle de naissance car il y a un risque d’accouchement mais les sage-femmes m’expliquent qu’ils vont tenter de stopper les contractions (la situation va dégénérer tellement rapidement que l’injection pour stopper les contractions ne me sera jamais administrée…).

Toujours « au cas où » ils me font une injection pour maturer les poumons de Nora. Je suis à 33 SA et 6 jours, normalement les poumons devaient être matures le lendemain, à 34 SA, mais là ils ne le sont pas alors ils prévoient 2 injections intramusculaires (à 24 heures d’intervalle) à base de corticoïdes pour accélérer la maturation des poumons de ma fille. C’était sans compter sur la suite des évènements. 1h22 plus tard ma fille naitra.

Les douleurs sont de plus en plus intenses. Comme des coups de poignard dans le ventre à chaque minute. On peut dire que je suis résistante à la douleur, ma maladie, le SED type Hypermobile, m’a appris à gérer mes douleurs. Je ne suis pas du genre à me plaindre au moindre bobo, bien au contraire.

JE N’AI JAMAIS EU AUSSI MAL DE TOUTE MA VIE !

Me casser un bras, me luxer une rotule, me faire recoudre à vif, tout çà n’est rien en comparaison de la douleur que je ressens à cet instant.

Je ne ressens plus qu’une seule et unique contraction qui me submerge totalement et aucun répit car la douleur est si profondément installée, mon corps souhaite tellement expulser Nora, que la souffrance ne s’arrêtera plus jusqu’à la rachianesthésie.

Je regarde le monitoring de Nora et je vois son rythme cardiaque qui chute quand mes douleurs sont au plus fort, à chaque nouvelle contraction, à chaque minute qui passe, un nouveau pic de douleur, son petit cœur flanche, j’alerte la sage femme qui constate.

Check point Médical :

En cas de contractions utérines trop fréquentes (hypercinésie) ou trop fortes (hypertonie utérine), la chute du débit de perfusion placentaire peut atteindre un seuil pathologique et entrainer une hypoxie fœtale.

C’est exactement ce qu’il se passe, Nora est en souffrance fœtale, elle est en hypoxie, la sage femme déclenche le code ORANGE. A terme, on saura que c’est un code ROUGE qu’il aurait fallu déclencher (on en reparlera à l’Acte 3— Bienvenue Nora)

OK mais où est mon mari ????

La chirurgienne vient me voir. Elle m’explique calmement que Nora doit naitre au plus vite, qu’ils vont me passer au bloc opératoire. Il est 8H30. Je ne peux plus me concentrer sur quoi que ce soit. Je n’entends plus personne, la douleur m’a envahie, je ne pense qu’à çà… ET A MON MARI ! Je ne sais toujours pas où il est, je n’ai pas de téléphone. Une sage femme me prête son téléphone : Axel est devant l’hôpital, Julien, notre ami à qui nous confions Luca, est en train d’arriver. Ils l’attendent. Je lui dis tant bien que mal que Nora va naître MAINTENANT.

Est-ce qu’il va réussir à me rejoindre à temps ?????

8H30 / LE BLOC OPÉRATOIRE

J’arrive au bloc, en quelques minutes on me pose la rachianesthésie, je me détends.

On m’informe qu’Axel est arrivé.

Il y a beaucoup d’agitation autour de moi, pas du tout comme ma 1ere césarienne.

En revanche les choses ne se déroulent pas très bien, ils incisent. 8H52 : ils libèrent Nora, elle ne pleure pas. Ils me disent qu’elle a un peu de mal, ils l’emmènent sans que je puisse la voir. Je ne la reverrais pas avant plusieurs heures. Et ce n’est pas « un peu » de mal… elle va vraiment mal, hypoxie, hypocalcémie, bradycardie, désaturation, anémie sévère en fer, hernie ombilicale, détresse respiratoire

Ils ont sorti la puce. Je crois que c’est à cet instant que j’ai décroché. Je me sens mal, d’abord la nausée, puis je me sens faible et je pars. L’interne en anesthésie me met des gifles, je le sais mais je ne le sens pas. Nora est sortie, j’ai fait le job, je lâche totalement prise. L’interne continue à essayer de me rappeler mais rien n’y fait je n’arrive pas à rester éveillée. J’entends de l’autre côté du drap « c’est bizarre, il y a plusieurs hématomes, en périphérie »

Et quand je pars, l’interne n’a pas le temps de les prévenir. J’entends : « il faut qu’on la referme, on la referme tout de suite, on fait vite, vite »…

Ensuite c’est le black out de mon côté, je ne me souviens de rien jusqu’à la salle de réveil. Axel est là, Nora non…